Jean de La Fontaine a publié ses premières fables en 1668. Plus de 350 ans plus tard, elles figurent toujours au programme de français en Belgique francophone. C’est un cas unique dans la littérature : des textes écrits pour la cour de Louis XIV qui parlent encore aux adolescents du XXIe siècle. À condition de savoir les présenter.
Le défi pour les professeurs de français n’est pas de justifier la présence de La Fontaine au programme — c’est de le faire exister dans l’esprit d’élèves qui vivent à l’ère de TikTok.
Pourquoi La Fontaine reste-t-il pertinent en 2026 ?
Les fables ne sont pas des reliques. Ce sont des outils d’analyse du comportement humain déguisés en histoires d’animaux. Et les comportements humains n’ont pas changé.
| Fable | Thème | Équivalent 2026 |
|---|---|---|
| Le Corbeau et le Renard | La flatterie et la manipulation | Les arnaques en ligne, le phishing |
| La Cigale et la Fourmi | Prévoyance vs insouciance | Épargne, planification de carrière |
| Le Lièvre et la Tortue | Arrogance vs persévérance | Succès rapide vs travail de fond (influenceurs vs artisans) |
| Le Loup et l’Agneau | Abus de pouvoir | Harcèlement scolaire, injustice sociale |
| Le Rat de ville et le Rat des champs | Vie urbaine vs rurale | Exode urbain, qualité de vie |
Quand on présente les fables sous cet angle, les élèves comprennent immédiatement : La Fontaine parlait déjà de leur monde.
« Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. » — Jean de La Fontaine
Comment les fables sont-elles enseignées en Belgique ?
Le programme de français de la Fédération Wallonie-Bruxelles place les fables dans le cadre de l’étude des genres littéraires au secondaire inférieur. Les compétences visées :
- Lire : identifier la structure narrative, repérer la morale implicite/explicite
- Écrire : rédiger une fable en respectant les codes du genre
- Parler/Écouter : mise en voix, récitation, argumentation sur la morale
Le problème, c’est que beaucoup d’élèves s’arrêtent à la surface : ils apprennent la fable par cœur, la récitent, et l’oublient. Pour que La Fontaine marque, il faut aller plus loin.
5 approches pour rendre La Fontaine vivant en classe
1. La comparaison avec les textes contemporains
Faire écouter “Carmen” de Stromae et lire “Le Corbeau et le Renard” dans la même séance. Le mécanisme est identique : quelqu’un se fait manipuler par la flatterie. Les élèves trouvent les parallèles eux-mêmes — c’est bien plus puissant que de leur expliquer.
2. La mise en scène improvisée
Diviser la classe en groupes de 3-4. Chaque groupe reçoit une fable et doit la jouer en 3 minutes, sans accessoire. La contrainte de temps et l’absence de décor forcent la créativité. Les élèves qui n’osent pas réciter un poème debout osent jouer un renard qui flatte un corbeau.
3. La réécriture moderne
“Réécris ‘Le Loup et l’Agneau’ dans un contexte d’aujourd’hui.” Le loup devient un patron abusif, un harceleur en ligne, un prof injuste. L’agneau devient l’élève, l’employé, la victime. L’exercice oblige à comprendre la structure de la fable pour la transposer.
4. Le spectacle professionnel comme déclencheur
Voir un comédien professionnel interpréter La Fontaine, c’est une expérience incomparable. Le texte prend une dimension physique — le corps, la voix, le rythme donnent vie aux animaux de la fable d’une manière qu’aucune lecture silencieuse ne peut égaler.
Le spectacle “Théâtre, Fable et Poésie” du Théâtre des Poètes intègre précisément les fables de La Fontaine aux côtés de Molière, Stromae et Pierre Mertens. Le comédien se déplace directement dans l’école pour des représentations de 50 minutes, adaptées au secondaire inférieur. Les enseignants peuvent ensuite exploiter le spectacle en classe avec un ancrage concret : “Vous vous souvenez de comment le comédien a joué le Renard ?“
5. Le débat moral
Chaque fable porte une morale, mais est-elle toujours juste ? “La Cigale et la Fourmi” condamne la cigale — mais est-ce que l’art ne mérite pas d’être soutenu ? Ce type de débat développe l’esprit critique et montre que la littérature n’est pas un ensemble de vérités figées.
La Fontaine et les auteurs belges : des ponts naturels
Le programme belge offre une opportunité unique : relier La Fontaine à des auteurs locaux.
Pierre Mertens, auteur belge majeur, utilise lui aussi l’humour et l’observation sociale dans ses textes. Maurice Carême, poète bruxellois, a écrit des textes accessibles aux adolescents. Et Stromae, enfant de Bruxelles, est le fabuliste moderne par excellence — ses chansons racontent des histoires à morale, exactement comme La Fontaine.
En tissant ces liens, les élèves ne voient plus La Fontaine comme un auteur mort et lointain. Ils le voient comme le premier d’une lignée qui arrive jusqu’à eux.
Les fables de La Fontaine ne sont pas un exercice imposé. Ce sont des textes vivants qui attendent qu’on leur donne une voix — celle du professeur, celle du comédien, ou celle de l’élève qui les découvre.